BATMAN : YEAR ONE

L'imper façon Peter Falk se gonfle en claquant sous d’impitoyables rafales. De gras flocons plombent la nuit tandis qu'une pipe s'allume. A l'hésitante lumière rougeoyante du foyer, on entraperçoit dans l’atmosphère humide un visage moustachu vaguement familier. Le lieutenant Gordon, souriant, attend un ami sur les hauteurs noires et glacées d'un immeuble de Gotham. Un maniaque maquillé à la truelle terrorise le New-York distordu de Bill Finger et Bob Kane. Ok ok, ça suffit, pas la peine d'en dire plus. Vous avez deviné, l'ami attendu est la chauve-souris milliardaire en bas de contention et le sociopathe en question n'est autre que son archnémésis éternellement souriante.

 

 

Sauf que cette scène mythique, incipit standard de tant d'épisodes du vigilante sans superpouvoir, est ici l'ultime case du superbe Batman:Year One que nous a offert en 1987 le scénariste ultra-républicain Frank Miller, servi par l'encre suggestive et les aquarelles cotonneuse de David Mazzucchelli et sa femme Richmond Lewis. Créé dans les années 40, Batman a embrassé le succès avant de péricliter sauvagement à l'aube des seventies. S'il a survécu, c'est parce qu'il est né une seconde fois avec ce Year One qui a su réinventer le personnage en braquant son célèbre projecteur sur ses origines.

 

Pas de supervillains dans cet ouvrage. Et pour cause, Bruce Wayne n'est pas un super-héros (Alan Moore à passé le concept à l'acide chlorique six mois plus tôt avec Watchmen) mais un détective, de retour à Gotham City après une absence de douze ans passée à parfaire son entrainement gordonliuesque. Il a parcouru le monde poursuivi par son mythe fondateur : le meurtre odieux de ses parents. Dans la plus pure tradition de la justice américaine (moi y'en a défendre mon gazon avec ma bite et mon couteau), Master Wayne est bien décidé à purifier du crime sa modeste propriété (c'est à dire toute la ville qui - somme toute - lui appartient).

 

Sa première tentative de justicier, pas encore masqué, le conduit dans l'East End, quartier rouge de Gotham, où il fait la rencontre de la prostitution enfantine et d'une certaine Sélina Kyle, putain dominatrice experte en karaté. Échec total : Bruce n'a pas même le temps de dégainer ses batarangs que cette première mission se solde par un pruneau dans le buffet et un retour peu triomphal dans le manoir familial hanté par le spectre paternel. Délirant et saignant comme un porc, Bruce Wayne va alors découvrir sa nouvelle identité de mammifère ailé. Ce personnage qui s'avère sombre, complexe et violent ne se démonte pas et repart à l'assaut. Sur sa route chaotique où justice flirte avec torture, violence et humiliation, il va croiser un autre détective, le lieutenant Gordon. Ce dernier, fraîchement muté de Chicago avec sa femme enceinte, vient de débarquer dans cette ville dystopique et corrompue où mafia et police copulent allègrement.

 

 

Sur fond de roman noir, James Gordon (le véritable justicier) se débat dans un maelström contradictoire d'idéaux. Trahi, battu et menacé, sa position de keuf incorruptible l'oblige à courir à reculons après le Batman. A défaut de l'attraper, il se découvre un allié qui sauvera sa progéniture, marquant ainsi le début d'une amitié terrible et interdite. Non content de faire renaître le chevalier noir, Miller et Mazzucchelli jettent les bases psychologiques de plusieurs personnages récurrents et créent notamment l'adaptation papier de Don Corleone : le parrain mafieux Carmine 'The Roman' Falcone, qui sera au centre, quelques dix ans plus tard, d'un autre excellent volume, Batman: The Long Halloween, signé Jeph Loeb et Tim Sale.

 

A déguster de préférence pendant une longue soirée pluvieuse, ce Batman dark et puissant se mariera admirablement avec vos angoisses et une bouteille de mauvais bourbon à 10$.

|Dervaux|

 

 

Batman: Year One • DC Graphics • 1987