FLOOD, UN ROMAN GRAPHIQUE

New-York, 1992. La ville est devenue monstrueuse. Plus hostile et plus sombre que jamais. L'alcool, la drogue, le chômage et les bottes clouées des flics rongent progressivement ses décors. Mais on a beau retrouver les avenues de New-York étrillées par les voitures, les couloirs plongeants du métro, les escaliers de secours, les châteaux d'eau... Rien d'autre ne nous raccroche à cette ville-là. Les événements dont elle est le théâtre se déroulent dans un temps immémorial, aussi bien passé que futur. Flood est à lire comme une légende fondatrice ou une prophétie apocalyptique. Peu importe finalement, puisque destruction et renaissance demeurent intimement liées et que la grande roue mythologique de la vie et de la mort, des dieux et des humains continue à tourner. Héritier de Lynd Ward et de Frans Masereel et fortement influencé par Crumb et Eisner, Eric Drooker décrit des mondes au bord du gouffre où les forces répressives et punitives tyrannisent celles du bien. Ne restent d'elles qu'une tache bleue (Home), un chat (Flood). Les personnages sont en permanence chassés - des cases qui rétrécissent drastiquement, absorbées par un noir galopant (Home), - de leurs rêves mystiques et mythologiques (L), - de la surface de la terre par une pluie diluvienne (Flood). Leur corps même devient perméable et passe de temps en temps au rayon X. Comme négatif à lui-même.

 

Si Home, L et Flood furent dessinés à des étapes différentes de la vie de Drooker, ces trois chapitres sont fortement inspirés de son expérience personnelle. Home raconte l'histoire d'un homme qui perd tout : son boulot, sa compagne, sa maison. Dans une interview (retranscrite à la fin de l'ouvrage), Drooker explique comment ces planches sont nées à la suite de l'élection de Reagan en 1980 lorsqu'une vague de sans-abris avait envahi les rues de la ville, et noue le lien avec la Grande Dépression de 1930 et les œuvres de Lynd Ward (voir Col Blanc). L est le nom de la ligne de métro sous la 14e avenue, là où Drooker a grandi. C'est la ligne la plus profonde et la plus dangereuse, la seule à courir d'Est en Ouest à Manhattan. Celui qui sort de la bouche de métro, à la fin de L et au début de Flood, c'est l'artiste lui-même qui rentre chez lui et se met à sa table à dessin en compagnie de son chat. 

Acérées, dures, engagées, nombres de ces images furent d'abord composées en affiches et certaines reprises en pochettes d'album (Rage against the machine, Faith no more... ). À lire également en miroir, Blood Song, admirable fresque qui raconte l'épopée d'une jeune femme, d'un Eden brûlé à une ville monstrueuse. Une mélodie est imprimée sur les pages de gardes de chacun des deux ouvrages. Comme si ce qui échappait irrépréssiblement à la répression restait la voix (le chant du nouveau né à la fin de Blood Song, hérité du père emprisonné)... et l'oeuvre elle-même, Flood, rescapée du déluge de la fin du tome, celle qui est entrain d'être dessinée dans l'appartement new-yorkais progressivement innondé.

 

 

 

 

 

Flood • 978-2-84841-013-5 • 160 pages • 18 euros • Tanibis, 2009