NICOPTINE

Il flotte comme un parfum de liberté autour d’Isabelle Boinot. Liberté des formes d’expression, tout d’abord : broderie, collages, peinture, crayon donnent vie à des personnages monstrueusement humains, libérés des proportions académiques, s’égaillant sur une hétérogénéité de supports – napperons, ouvrages, feuillets – que leur créatrice semble choisir au gré de ses envies. Mais s’en tenir là serait réducteur et déjà son univers s’échappe des contours de notre description. Car cette illustratrice aime aussi partager ses conseils inspirés de contemplatrice active sous la forme de carnets de voyage ou de livres de recettes et s’adonne même, ponctuellement, à la photographie.

 

C’est dans cette nébuleuse bigarrée des pratiques artistiques, insaisissable depuis le monde des catégories figées, que se situe Nicoptine ; attention, ceci n’est pas tout à fait une bédé. C’est un « exercice de style », pour reprendre les mots de son auteure : « lorsque j'ai eu l'idée de Nicoptine, je me trouvais dans un atelier, entourée d'auteurs de bande dessinée, j'étais assez admirative du rythme de travail et de la concentration que cela imposait et c'est pourquoi j'ai eu envie d'expérimenter ce mode d'expression ». Ainsi naîtra cette parodie d’un roman-photo hollandais trouvé en « fouinant » dans l’atelier : « l'idée de redessiner l'intégralité du roman-photo puis d'en réécrire l'histoire en inventant un scénario m'a amusée, alors je l'ai fait ». Il était donc une fois Pete, petit ami de Jess, qui remplaçait le père de celle-ci à l’épicerie de Capulco pour se faire un peu d’argent durant l’été. Dan, son ami, essayait de moyenner un plan à trois avec Jess et lui pendant qu’un flic à l’insistance poisseuse harcelait sa collègue dont il était amoureux. A la suite de quoi chantage, photos compromettantes, tentative d’assassinat, meurtre et adultère, administration sournoise de Nicoptine 1000, « médicament qui fait croire qu’on a fait quelque chose de mal », broderont le canevas gluant où sont embourbés nos personnages. Pas un moment de répit dans l’enchaînement des révélations inattendues. En refermant Nicoptine, on a fortement envie d’ouvrir la fenêtre pour dissiper l’atmosphère viciée qu’a accueilli notre esprit. Et on se marre encore du choix étonnant des termes employés tout au long de ce petit chef-d’œuvre d’humour absurde qu’est l’unique réalisation du genre d’Isabelle Boinot.

 

 

Arroyo