THE SHORT LIFE AND HAPPY TIMES OF THE SHMOO

Dans les États-Unis d'après-guerre, le Shmoo provoqua un engouement équivalent à l'explosion de Michael Jackson des années plus tard – ce n'est pas Mastic qui le dit mais Harlan Elliston, qui préface cette réédition des premières planches (de 1948, les plus fortes) et des dernières (de 1959). 40 millions de lecteurs cumulés pour l'histoire originelle parue dans les quotidiens. Près de 100 licences de produits dérivés, certains écoulés à 5 millions d'exemplaires. La couverture de Time Magazine pour Capp et son Shmoo – à l'époque une consécration réservée aux grands de ce monde. Des confiseries Shmoo furent même lâchées sur Berlin-ouest pendant le blocage soviétique de 1948. Au-delà, le personnage donna lieu à des centaines d'analyses politiques, économiques, sociologiques, linguistiques et littéraires. Le terme "shmoo" est entré dans le langage courant et qualifie des concepts techniques en microbiologie, socio-économie, physique des particules et ingénierie électrique. Un exemple unique et précoce de phénomène populaire pénétrant toutes les sphères de la société américaine, à une époque où la bande dessinée était très loin d'être prise au sérieux par les élites.

 

Qu'est-ce au juste que le Shmoo ? Physiquement, une bestiole mignonne en forme de poire ou de quille de bowling, avec des pattes arrière et des petites moustaches. Simplicité et rondeur qui en font le réceptacle idéal de propriétés à forte dimension satyrique et mythologique : il se reproduit sans contact sexuel et à très grande vitesse ; n'a besoin d'aucun soin ni nourriture autre que l'air qu'il respire ; il est délicieux à manger et souhaite être mangé ; si un être humain le regarde avec appétit, le Shmoo meurt instantanément de bonheur ; frit, il a le goût du poulet ; grillé, le goût du bœuf ; rôti, le goût du porc ; cuit au four, le goût du poisson ; il produit également des œufs, du beurre et du lait de qualité ; on peut utiliser sa peau, ses yeux et sa moustache : dépourvu d'os, il n'y a rien à jeter dans le Shmoo ; enfin, ses ébats sont si amusants qu'ils éliminent la nécessité de regarder la télévision ou d'aller au cinéma.

 

On comprend l'impact qu'a pu avoir une telle invention sur la société américaine à la sortie de la guerre. Incarnation possible de l'abondance et de la fertilité, le Shmoo semblait un doudou tendu à la jeunesse américaine et à l'enfant en chaque Américain, à un moment où le rationnement était encore de mise. On imagine aussi la ferveur des débats politiques autour du personnage, un an après la mise en place du plan Marshall, point de départ de la Guerre Froide. D'un côté, on accusa Capp de se moquer de la doctrine socialiste. De l'autre, on l'accusa de critiquer le capitalisme et l'american way of life. En le relisant aujourd'hui, on est forcé de dépasser ces deux visions conjoncturelles. Découverts par Lil' Abner, sort de Candide hillbilly au phrasé sudiste très prononcé (seul vrai problème pour une traduction étrangère), l'arrivée des Shmoos dans le monde bouleverse immédiatement et complètement les rapports de force. L'abondance pour tous donc plus de pauvreté, plus de pauvreté donc plus de richesse, plus de richesse donc plus de domination. Les culs-terreux sous-cultivés se réjouissent de ne plus jamais avoir à travailler – le bon communiste de 48 fronce les sourcils. Les hommes d'affaire, effrayés par ce monde égalitaire et sans argent, s'organisent pour exterminer la menace – le bon capitaliste de 48 fait la grimace. C'est là que réside sans doute, plus que dans l'inventivité des rebondissements ou l'efficacité caricaturale du trait, le coup de génie de Al Capp. Ce qu'il nous propose n'est pas une utopie politique mais une fable morale mettant en scène la société entière, même si au fond – et cela participe de l'effet de sympathie propre à un média populaire tel que le strip – les vrais méchants de l'histoire restent les entrepreneurs obsédés par le profit.

 

Il serait grand temps d'avoir accès en France à ce monument du comic strip, qui nous en dit plus sur les complexités et les contradictions de la culture américaine que la plupart des discours autorisés. "We don't need nothin' at yore store, Soft-hearted John !! We Got Shmoos !!"

 

 

Patin